C’est ça, l’esprit de Noël ?

 

chaletLes oiseaux gazouillent dans l’air glacé, les biches et les faons
s’ébrouent dans la neige fraîche, les bébés lapinous jouent avec les flocons balayés par le vent.

À l’intérieur du chalet, tandis que le feu se consume tranquillement dans le foyer, lové dans mes draps de soie sauvage fabriqué spécialement par de petits enfants exploités (en Chine), je
m’éveille peu à peu. Mes yeux fatigués se posent sur le cadran du réveil frétillant sur la table de nuit. Cinq heures du matin.  

Aussitôt, mes sens s’électrisèrent. Il a dû passer. Je me relève précipitamment du lit et je saute sur Ava et Casse-noisette encore somnolents.

— Debout ! Papa Noël est arrivé !

Je rebondis sur le matelas, je secoue, je pousse et je tire les draps. Casse-noisette miaule et quitte le lit pour la chaise à côté. Ava ouvre un œil.

— Il est quelle heure ?

Je lui saisis les épaules.

— Ce n’est pas l’heure qui compte ! Le plus important, c’est que Papa Noël est passé !

Elle fixe son écran de téléphone et me lance un regard noir.

— Trop tôt…

— Mais… Papa Noël…

Elle laisse échapper un grognement et tire la couverture jusqu’aux cheveux. Tant pis, elle ne profitera pas de ses nouveaux jouets.

Je me jette dans la salle-à-manger, au pied du sapin. Quel émerveillement ! Une rivière de cadeaux brillants se dévoile tout autour de l’épicéa squelette décoré avec trois guirlandes moches
(c’est la crise). Des rubans dorés, des paillettes féeriques sur le papier craquant, des couleurs chatoyantes, les lutins ont accompli un merveilleux travail.

 

Je ravage tout. Je fouille fébrilement dans la montagne de paquets, à la recherche de ceux qui portent mon nom. Rien. Je perds mon calme. Je balance les cadeaux sur le côté, j’écrase ceux qui
gênent ma progression, je déchire les emballages au cas où il y aurait une erreur. À bout de souffle, je donne des coups de pieds dans le sapin, je fais éclater les boules, je déchire les
guirlandes, je renverse la table.

Après dix vaines minutes, je m’affale au sol, envahi par la rage et le désespoir, respirant par saccades de grandes bouffées d’un air oppressant. Mon attention est attirée par une lettre rouge,
qui traîne, misérable, au sol. Je ne l’avais pas vue. Elle m’est adressée.

Il doit s’agir d’une méprise, je ne peux pas avoir un seul et ridicule petit cadeau. Je lance un regard de dépit en direction du verre de lait et du cookie, tous les deux entamés. Père Noël
ingrat, il a tout dévoré, sans rien en retour.

 

Je déchire avec fébrilité le papier kraft. Celui-ci me vomit un flot de lettres dorées calligraphiées d’une rondeur indécente.

 

sapin de noel« Ho ho J. Heska.

 

Joyeux Noël.

Ton merveilleux courrier m’a beaucoup ému. Malheureusement, je suis navré de t’annoncer que ta commande ne pourra être honorée. Le Père Noël se doit en effet de satisfaire le plus grand
nombre d’enfants à travers le monde. Un appartement avec terrasse de 150 m2 en plein centre de Paris, un ordinateur portable, une télévision écran plat, une Xbox 360, une voiture, un
voyage aux Seychelles, un iphone 7 à écran vituel, une bibliothèque complète avec l’intégrale des livres de Greg le Millionnaire, Stéphane Bern et Michel Drucker (je me permets au passage de
saluer tes goûts exquis en matière de littérature) me paraissent quelques peu excessifs pour une seule personne, j’espère que tu le comprendras.

L’évocation de tes malheurs en tant qu’écrivain maudit est poignante. Comme tu l’affirmes si bien, il n’y a rien de pire que « cette torpeur létale qui engourdit les sens et fait crier
l’âme ». Même si je suis plus dubitatif sur le fait que cette douleur qui te ronge l’âme soit plus terrible que le cancer des testicules, la torture, la guerre, le viol collectif, Justin
Bieber.

Ton souhait de faire une grande carrière dans la littérature a trouvé un écho au fond de mon cœur, et plus encore quand tu m’avoues pouvoir renoncer aux cadeaux que tu mentionnes
précédemment. Par contre, je trouve ta motivation plus douteuse quand tu affirmes vouloir me céder Ava, le mignon petit chat que tu nommes « Casse-noisette » et ton âme pour « mettre un
peu plus de poids dans la balance ». Je te signale à ce propos que je ne suis pas la bonne personne à qui il faut s’adresser pour ce genre de demande.

 

Malgré tout, je ne peux t’accorder le succès en littérature. Tu me diras que c’est injuste, et je te répondrai que non, parce que tu es probablement l’écrivain le plus mauvais qu’il m’ait été
donné de lire.

 

Joyeux Noël, Ho Ho Ho.

 

Le Père Noël. 

 

 

Ps : J’habite au pôle Nord, pas au pôle Sud, ton courrier a failli ne pas arriver à temps. 

Ps 2 : Mon lutin en chef s’appelle Sambinelle, et non Nouf-Nouf, comme tu sembles le penser.

Ps 3 : J’ai couvert de cadeaux les gens qui vivent avec toi, car ils le méritent grandement.

 

 

La lettre s’échappe de mes doigts tremblants, roule au sol, et glisse sous les lambeaux du sapin. Casse-noisette, qui s’est enfin levée, se met à me mordiller les orteils. Sa pile de cadeaux
touche presque le plafond : des croquettes luxes avec enrobage foie gras, des jouets colorés et bruyants, des plantes qu’elle pourrait dévorer et régurgiter sur la tapis à volonté, des bons
d’achat pour la boutique « Chat c’est sûr », des coussins, des peluches, etc.

 

Je la fixe, puis mon regard glisse vers le plus gros de ses paquets : les friandises au foie gras. Elle comprend en une seconde. Je tends les bras pour l’attraper, elle passe sous mes jambes,
subtilise le paquet dans sa gueule et s’enfuit dans la cuisine.

Je reste seul, planté au milieu de la salle-à-manger. Il doit probablement avoir une morale à cette histoire.

L’esprit de Noël est décidément bien étrange…

 

 


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