paysage glacé planète de glacet

Marre de l’hiver

  

paysage glacé planète de glacetChacun de ses mouvements était rendu un peu plus pénible par les blocs de glace qui s’accrochaient à ses semelles thermiques. Il souleva sa cuisse, força son pied au-dessus du manteau neigeux, et l’écrasa lourdement. Les matières synthétiques de sa combinaison crissèrent. Encore un pas.

Le système biomécanique d’assistance peinait à alléger ses souffrances tant les conditions étaient extrêmes : le thermomètre affichait les moins 110° C, le vent polaire qui parcourait les steppes givrées où seule une levure infra-thermale arrivait à pousser opposait un vrai mur à sa progression, et pour ne rien arranger, une glace friable comme de la craie semblait vouloir l’avaler à chaque pas.

Le senseur balayait les alentours et publiait des lignes de résultats en continu en réalité augmentée. Le souffle chaud exhalé par sa bouche, et capturé par le tuba de la pompe à chaleur, s’évacuait par les ouïes fines en une buée cristalline dépouillée de toute calorie. Il jeta un coup d’œil à sa jauge. Circuit fermé. Pas de problème.

Malgré la résistance des matériaux de son exosquelette, il ne pouvait s’empêcher de surveiller la quantité de fluide pompée par le bio-cœur. Une seule perte signifierait une brèche, et donc une mort par hypothermie en moins de trois minutes. Rien de très réjouissant sur une planète glaciaire perdue dans la galaxie. Un grésillement parvint à ses oreilles, un son confiné envahit son casque.

 

— On se croirait dans un congélateur. J’ai les mains complètement tétanisées. J’espère qu’on a bien fermé la porte-fenêtre.

— Je l’ai fait juste avant qu’on parte.

— Pourquoi tu as voulu t’installer ici ? Au moins, à Montpellier, il fait quinze degrés. Bon, on presse le pas !

— Facile à dire, c’est pas toi qui dois te traîner le cabas !

 

J. se retourna vers la visière fumée qui évoluait à quelques mètres derrière lui. Ava, une jeune recrue originaire d’un monde fédéré, qui n’avait pas encore appris à se concentrer sur sa mission en silence. Il lança un nouveau diagnostic sur la capacité de son système à supporter la température, et lui donna l’ordre de faire de même. Tout était normal.

 

 — Ah oui, il y a un truc qui s’est passé au boulot, aujourd’hui. Patrick, l’architecte réseau, celui qui veut démissionner, a annoncé à Gilles qu’il n’était pas d’accord pour la gestion du lot 2 Bis. Gilles, celui qui n’aime pas Fabrice, le chef de projet, a dit qu’on devait en référer au…

 

J. promena son regard aux alentours. Le relief de cette région était désespérément plat. Il avait observé de profonds canyons de son patrouilleur spatial, mais, ici, le plateau semblait stable. À moins que les escarpements n’aient été recouverts par diverses couches de glace… Il paramétra son scanner pour faire remonter les informations concernant la densité géologique. Un environnement réellement inhospitalier.

Il ne comprenait pas comment la sonde avait pu détecter des artefacts extra-terrestres sur cette planète glacée hostile à toute forme de vie. Ni même pourquoi les officiers s’étaient emballés pour ce signalement mineur, et encore moins pourquoi il avait été désigné pour conduire la patrouille de reconnaissance avec cette jeune bavarde sortie de l’académie.

 

— Ça t’intéresse pas ce que je te dis ?

— Je regarde la neige. Ça change vraiment le paysage. On se croirait presque sur un autre monde.

— Pfff… Toujours autant d’imagination. En tout cas, c’est pas normal d’avoir une telle tempête comme ça fin mars.

— Ils ont dit que c’était exceptionnel.

—  Comme par hasard, alors qu’à Lyon, au moins, ils peuvent…

—  Bon, et alors, Joanne, je suppose qu’elle s’est énervée ?

— Elle est allée voir Gilles et lui a dit cash « moi, je me laisserai pas faire par des petits cons du pôle RAAWX qui croient pouvoir imposer leur loi et qui se permettent de nous répondre comme si on était pas au courant de ce qui se passe et qui… »

 

J. se mit presque à regretter Dijonna et les vapeurs humides qui enveloppaient perpétuellement les trois continents de cette planète perdue dans la bordure extérieure. Il émit un sourire amer. Là-bas au moins, même s’il ne voyait jamais le soleil, il n’avait pas besoin de combinaison calorifique. Pourtant, elle était plutôt agréable à porter, avec sa couche de plastique tendre qui épousait chacun des plis du corps, sa seconde couche fluidique alimentant la pompe à chaleur, et la dernière couche d’exosquelette semi-rigide. Mais c’était surtout le fait d’être complètement nu à l’intérieur qui le gênait. Et que rien, mis à part ce mince rempart, ne le protégeait de la morsure glacée de l’atmosphère.

Il sentit une pointe au creux de ses poumons. Il était essoufflé. Il manipula sa valve de pression, la purge manuelle des ouïes fit souffler un air frais et agréable sur son visage. Il respira un peu mieux. Un voyant lumineux s’afficha devant ses yeux. Celui du GPS. Le déploiement des drones satellites autour de la planète était donc effectif. Presque immédiatement, une flèche rouge apparut, lui indiquant une direction ainsi que la distance à parcourir pour rejoindre la sonde.

 

— Ah, ça marche…

— Pfff… A quoi sert un GPS quand on sait où on va ?

— Boarf, c’est juste pour tester l’application. Si jamais on se perd, qu’on est seuls, qu’on a peur, et bien, on retrouvera notre chemin.

— En plein centre de Lille.

— Il paraît qu’il y a des gens qui se perdent et qui meurent chaque année…

 

Exoplanète

J. leva la tête vers l’atmosphère encombrée de nuages sombres. Il pouvait deviner, à travers cette pellicule cotonneuse, le ciel bleuté, le vide de l’espace, les satellites, la flotte terrienne et les vaisseaux automatiques attelés à la construction du portail hyperspatial.

 

— On se dépêche ? Ça caille.

 

La marche reprit. L’affichage virtuel pointa une masse au loin, à demi enterrée dans la neige. La sonde… Elle était à côté d’un amas rocheux, sur laquelle la glace ne paraissait pas avoir de prise. Le scanner indiquait une forme complexe, travaillée. Le cœur de J. se mit à battre plus vite. Après toutes ces années, se pouvait-il que cela soit…

Une alarme résonna à l’intérieur de son casque. Le radar signalait la présence de dangereux résidus carbonés sous ses pieds. Trop tard, il glissa avec une plaque de glace non stabilisée.

 

— Attend, prend mon bras pour te relever. Hi, hi, tu es tout blanc, on dirait un bonhomme de neige.

— Je déteste le verglas. Ils auraient quand même pu déneiger la Grand’Place.

— C’est parce que c’est tout à fait exceptionnel.

— Te moque pas.

 

Le programme d’intégrité se mit en fonction, l’I.A. manipula les pistons biologiques pour remettre en position l’exosquelette. J. lança un œil sombre à Ava, qu’elle ne put remarquer à travers sa visière fumée.

 

— Ne me regarde pas comme ça.

— Je suis trempé.

— C’est pas de ma faute. Allez, on est presque arrivé. J’espère que tu n’as pas abîmé les œufs.

 

Les deux équipiers accomplirent encore une dizaine de pas difficiles puis stoppèrent devant l’artefact inconnu. Un rectangle parfait, noir,  gravé d’une multitude d’idéogrammes curieux.

 

— Tu as les clés ?

— Oui, deux secondes, je cherche.

 

C’était une sorte de porte. Le cœur de J. s’emballa. Toute sa vie, il avait ramassé des sondes déglinguées dans toute la galaxie pour des signalements stériles. Des vulgaires cailloux sculptés par les rivières, des plantes aux formes géométriques complexes, et même, une fois, un cadavre d’animal en décomposition. Jamais aucune trace d’intelligence extra-terrestre. Mais cette fois-ci, c’était différent.

Il avança doucement, effleura la cloison de sa main gantée, hésita un instant.

 

— Mais qu’est-ce que tu attends pour ouvrir ? Arrête de rêvasser, on est en train de geler !

— Oui, oui, c’est bon.

 

J. tourna la clé dans la serrure. Plus d’exosquelette, plus de planète sauvage à l’autre bout de l’univers, plus en mission, plus d’artefact extra-terrestre. Lille, un samedi matin alors que la neige a envahi les rues. Des courses au Carrefour Euralille. De retour dans un quotidien triste et morne, dans une société implacable et impitoyable, loin de toute fantaisie et de tout rêve.

— Tu veux un chocolat chaud ? J’en fais un pour moi.

— Ah oui !

Mais où il existe tout de même de grandes compensations…

 

 chocolat chaud

 

 

 

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